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Belgique où vas-tu ? Texte conférence de Mr Pierre HAZETTE

Publié le 20 février 2011

BELGIQUE, OU VAS-TU ?

Après avoir moi-même suggéré ce thème de réflexion à notre rencontre de ce jour, je me suis rendu

compte que j'affrontais une question sans réponse.

J'ai vu, par ailleurs, que dans d'autres coins deWallonie, le même titre était proposé à des rencontres

citoyennes. Je tiens d'entrée de jeu à féliciter Claude Veckmans et ses amis du Cercle Bleu, ainsi que

les responsables des associations locales deWasseiges, Héron, Burdinne etWanze. Ils ont osé une

rencontre à hauts risques!

Il y a évidemment une explication à ce choix: c'est le malaise, l'inquiétude et, parfois même,

l'angoisse qui se révèlent au sein de la population devant l'incertitude qui plane sur l'avenir de notre

pays.

Je vais ce matin apporter dans notre réflexion quelques informations, souvenirs ou analyses qui

n'appartiennent qu'à moi. Je veux dire par là que je ne m'exprime pas au nom du Mouvement

Réformateur. Je vous livre ici les observations d'un citoyen informé, qui ne renie en rien son passé

militant, mais qui a retrouvé, avec la retraite, sa liberté de parole, pleine et entière.

Mon pays, d'où viens-tu?Mon pays où vas-tu?

Imaginez-vous au volant de votre voiture. Votre route est agréable, mais tout à coup, dans votre

rétroviseur, vous apercevez l'écroulement du pont que vous venez de franchir. Vous n'avez pas le

temps de réagir que déjà vous vous retrouvez dans un carrefour, sans le moindre poteau indicateur.

Quelle route allez-vous choisir, sachant que tout retour en arrière vous est désormais interdit? Que

vous pressentez que les voies qui s'ouvrent devant sont dégradées avec des nids de poule, des

accotements non stabilisés, des côtes raides et des descentes dangereuses? Vous n'avez pas de GPS

et, de toute façon, vous ne savez pas où vous allez.

J'ai dit : "tout retour en arrière vous est désormais interdit" et je vais passer un peu de temps à

développer le sujet.

En 1912, Jules Destrée, avocat socialiste, écrit au Roi Albert 1er une lettre ouverte qui fera grand

bruit. On n'en retient généralement que cette phrase" Sire, il n'y a pas de Belges", mais il allait plus

loin et déclarait: "La Belgique est un Etat politique, assez artificiellement composé, mais elle n'est

pas une nationalité. Non, Sire, il n'y a pas d'âme belge..." Il ajoutait encore: "Une Belgique faite de

l'union de deux peuples indépendants et libres...ne serait-elle pas un Etat infiniment plus robuste

qu'une Belgique dont la moitié se croirait opprimée par l'autre moitié?

En 1969, Gaston Eyskens, Premier Ministre, affronte Robert Houben,Président de son parti, le PSC,

encore unitaire, et déclare"" Met Belgïe van het verleden, van onze vaders en voorvaders, toch, is

het, in elk geval, gedaan" Il a prononcé cette phrase au sein du groupe de travail dit des 28 qui

réfléchissait aux transformations à apporter à la structure de l'Etat. On a généralement résumé ce

propos dans la formule lapidaire:"La Belgique de papa a vécu".*

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Je viens de vous assommer de quelques concepts sut lesquels il me faut revenir: Destrée dit "un état

artificiellement composé". A-t-il raison?

Depuis plus de deux mille ans, on connaît la Belgique. C'est la partie la plus au nord de la Gaule, au

moment où César entreprend la conquête, et elle s'étend au sud bien plus que notre pays ne le fait

aujourd'hui: elle englobe la Picardie et la Champagne. C'est d'ailleurs Reims qui sera la première

capitale de la Belgique. Deux cent cinquante ans après la conquête, les Francs envahissent nos

contrées en venant de l'est. Ils ont en face d'eux les Belges romanisés et latinisants au sud de leur

percée et ces Belges sont assez nombreux pour garder leurs idiomes romans. Au nord, en revanche,

la densité de population est beaucoup plus faible et les idiomes germaniques des Francs tendent à

s'imposer.

La ligne de démarcation linguistique est tracée.

Signalons pour l'anecdote que si Reims fut la première capitale de la Belgique, Tournai fut la

première capitale du Royaume des Francs, préfiguration de la France.

Au IXème siècle, les héritiers de Charlemagne se partagent l'Empire. Le comté de Flandre est dans la

part du roi de France; le comté de Hainaut, le duché de Brabant, le comté de Namur, le duché de

Limbourg sont attribués à Lothaire, qui reçoit aussi la Bourgogne et l'Italie. La principauté de Liège

passe dans la dépendance de Louis le Germanique.

Si je me permets ce rappel, c'est pour souligner que les partages qui mettent à mal l'ancienne

Belgique ne vont pas d'est en ouest, comme la ligne de démarcation linguistique, mais s'orientent

selon un axe nord-sud.

La Lotharingie, on le voit tout de suite, est très étirée géographiquement et vulnérable

stratégiquement ; elle est en butte aux ambitions des Français et des Germains. Il faudra attendre

les ducs de Bourgogne pour reconstituer un Etat solide entre les deux puissances. On garde à Liège le

souvenir douloureux de la tentative de Charles le Téméraire, Duc de Bourgogne, d'annexer la

Principauté. Celle-ci résiste parce qu'elle s'accommode bien de la suzeraineté germanique, bien peu

contraignante et qui lui laisse pratiquement un statut proche de l'indépendance.

Marquons un temps d'arrêt pour constater que notre territoire a été dans son histoire d'avant 1830

dépendant de puissances étrangères. On vient de le voir: les Bourguignons au XV ème siècle, puis,

dans leur succession, les Habsbourg d'Espagne et d'Autriche.

Au XVIème siècle, les dix-sept provinces rassemblées par l'Espagne au nord de l'Hexagone se

séparent sous l'effet des guerres de religion. Les provinces du nord -protestantes- créent entre elles

une confédération indépendante, qui préfigure les Pays-Bas actuels. Les provinces du sud, sans la

Principauté de Liège, restent espagnoles.

Au XVIIIème siècle, Joseph II, l'autrichien, est contesté chez nous et l'on voit apparaître sur la scène

européenne, les Etats Belgiques Unis. C'est une fédération des provinces du sud, hormis Liège

évidemment.

Il est important de souligner qu'à aucun moment on ne voit la trace de conflits linguistiques. Le

bilinguisme est la règle, dans un contexte où le parler est primordial, où de ce fait la langue est libre,

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sans beaucoup de contraintes grammaticales, et donc sans académisme, évidemment. L'intérêt est

de se faire comprendre. N'est-ce pas l'essentiel dans les relations commerciales? Le bilinguisme,

insistons-y, est aussi pratiqué dans la Principauté de Liège depuis sa création au Xème siècle.

Mais le XVIIIème siècle, c'est dans la marche de l'histoire, la Révolution française, avant toute autre

considération.

L'ancien régime disparaît; les fiefs sont remplacés par les départements là où la République

supplante la Royauté. Cinq ans après la prise de la Bastille, la République française occupe nos

territoires. Nous sommes en 1794. La Principauté de Liège cesse d'exister. Elle est réduite au rang de

département. Et comme pour marquer le changement de régime, la cathédrale Saint-Lambert est

détruite au coeur de la Cité.

L'administration française se met en place. L'organisation judiciaire date de ce temps-là. Le régime

parlementaire aussi avec la disposition en hémicycle et l'usage des concepts politiques de droite et

de gauche. Pour notre sujet, il est primordial de retenir que la France jacobine ne tolère qu'une seule

langue. Dans les provinces flamandes, si l'uniformisation linguistique ne gêne ni l'aristocratie, ni le

haut clergé, ni la grande bourgeoisie, il n'en va pas de même dans les villages, dans les paroisses

rurales, dans les tripots, dans les cuisines, dans les champs et les usines. La langue du peuple est un

parler germanique hétéroclite et l'assimilation de la langue française n'est pas assurée. Elle l'est

d'autant moins que le bas clergé s'y oppose et dénonce ce parler qui est le vecteur d'idées

novatrices, dangereuses, attentatoires à la religion.

La situation est différente dans les départements du sud. Les parlers wallons y sont aussi combattus

par l'occupant français, mais la langue savante ou administrative y était déjà le français de France,

avec les accents du nord, sans doute, des régionalismes germaniques, des mots hérités du thiois.

L'éradication du wallon est réelle. Elle est moins pénible pour les populations qu'elle ne l'est au nord

de la ligne de partage linguistique.

La francisation va durer vingt ans, jusqu'en 1815.

Le traité de Vienne qui fait suite à la défaite de Napoléon crée au nord de la France un Etat

suffisamment puissant pour faire obstacle à toute résurgence de l'expansionnisme français.

Guillaume Ier est roi des Pays -Bas et son royaume s'étend de la Frise à Arlon.

Pour les provinces flamandes, le terrorisme culturel français est remplacé par un néérlandais très

éloigné de la mosaïque des patois qui traduisent l'âme des Flamands et qui sont seuls à pouvoir

l'exprimer.

Pour les francophones deWallonie et de Bruxelles, c'est une autre affaire: les Hollandais promeuvent

leur langue et raflent les emplois publics. Mais il y a plus grave: le Roi est un défenseur des valeurs

laÏques et la toute puissante Eglise catholique ne tolère pas l'immixtion royale dans la sphère de

l'école. Les ferments de la division sont actifs. Le 27 septembre 1830, les Hollandais sont chassés de

Bruxelles. Le Royaume de Guillaume Ier est amputé de ses provinces du sud, lesquelles vont devoir

s'organiser. Nous sommes en 1830.

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S'organiser, c'est se choisir une langue: les élites flamandes sont restées fidèles au français. C'est

donc cette langue qui deviendra la langue du nouvel Etat, puisque le peuple n'a pas le droit de vote.

Les patois wallons et flamands n'ont pas droit de cité dans le nouveau Royaume. On accepte au sud

l'exclusivité du français. Au nord, les mouvements d'opposition ne vont pas tarder à se manifester et

à manifester.

Au sud, les charbonnages sont en pleine expansion, la sidérurgie est implantée par John Cockerill,

l'industrie de la laine est prospère, les verreries tournent à plein rendement. La Société Générale

développe une politique d'investissements ambitieuse qui fait l'admiration de Victor Hugo, Réfugié à

Bruxelles, il en achète un paquet d'actions.

Bruxelles, capitale du Royaume, s'enrichit de ces affaires qui portent laWallonie au rang des régions

les plus industrielles d'Europe.

Et les Flamands?

Leurs provinces sont restées rurales. L'industrie textile est en crise et voilà qu'une maladie de la

pomme de terre débouche sur une famine. Bon nombre de Flamands émigrent enWallonie ou

s'expatrient.

Au pays, de jeunes intellectuels flamands protestent contre l'hégémonie du français, seul utilisé dans

l'administration, la justice, l'armée, l'enseignement secondaire et universitaire.

Le mouvement flamand est né et la Belgique n'a pas vingt ans. L'unification de la langue est son

premier combat. La restitution de sa langue au peuple de Flandre passe par une uniformisation. On

doit passer du flamand au néérlandais. Dans le même temps, il faut secouer la domination des

bourgeois francophones, qu'on ne connaîtra plus désormais que sous le vocable méprisant de

franskillions.

Je ne puis m'empêcher de sourire lorsque j'entends certains commentaires consacrés à nos

difficultés relationnelles: ce seraient de faux problèmes, inventés par les hommes politiques pour se

faire une clientèle. Allons donc: les difficultés linguistiques et communautaires existent depuis la

naissance du nouvel Etat. Elles étaient inscrites dans le choix de l'unilinguisme fait par les pères

fondateurs de la Belgique! Mais je reviens à ma question initiale: Jules Destrée a-t-il raison de dire

que" la Belgique est un Etat artificiellement composé, mais qu'elle n'est pas une nationalité"?

Je laisse la question en suspens et je vous propose d'y revenir dans l'échange d'idées qui suivra la

conférence.

Jules Destrée encore: "Une Belgique faite de l'union de deux peuples indépendants et libres", voilà ce

qu'il propose au Roi Albert Ier. Donc, ce n'est pas la Belgique unitaire, née des débats parlementaires

de 1831 et de la Constitution; ce n'est pas davantage le fédéralisme, qui , partant de la primauté de

l'Etat central, confie des compétences aux entités qui sont réunies. Puisqu'il évoque des Etats

indépendants et libres, qui accepteraient de s'associer, il se réfère clairement à une structure

confédérale. Nous y reviendrons, mais retenons qu'en 1912, un homme politique, socialiste et

wallon, se prononce, avec éloquence, pour le confédéralisme. C'était, pour ainsi dire, il y a cent ans.

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Mais quelles peuvent bien être les conquêtes flamandes qui conduisent un homme sensé à une

conclusion aussi radicale?

Au départ, le mouvement flamand demande que la langue flamande soit placée en Flandre sur pied

d'égalité avec le français. En 1856, une commission des griefs flamands est créée. Elle conclut à la

nécessité de réformes applicables à la justice, l'armée, l'administration. Elle préconise

l'enseignement en flamand dans les Athénées du nord du pays. Le ministre libéral liégeois, Charles

Rogier reçoit le rapport et décide de l'ignorer.

C'est dans la décennie 1860 que les premiers députés flamingants arrivent à la Chambre, mais c'est

en 1888 que le premier discours en flamand est prononcé dans l'hémicycle. Pour la petite histoire,

des députés wallons protestataires réclament le droit de s'exprimer en wallon!

Dix ans plus tard, en 1888, les textes législatifs et réglementaires auront la même valeur juridique

qu'ils soient dans l'une ou l'autre langue, mais c'est seulement en 1967 que la Constitution sera

traduite en néérlandais!

En 1910, c'est la flamandisation de l'enseignement secondaire et la revendication que la même

réforme s'applique à l'Université de Gand.

LesWallons réagissent très mal à ces avancées du mouvement flamand. Ainsi en 1912, le Congrès de

Liège, répliquant à la majorité absolue du Parti catholique, réclame, par la voix de leaders libéraux et

socialistes, "la Wallonie séparée de la Flandre en vue... de son indépendance vis à vis du pouvoir

central".

On le constate à parcourir les textes du premier siècle de notre existence: la politique n'a jamais été

un long fleuve tranquille et ceux qui nient l'existence de problèmes relationnels avant notre époque

sont dans l'erreur.

Je vais maintenant survoler les grandes affaires du XXème siècle pour montrer la persistance des

affrontements linguistiques et communautaires.

La première guerre mondiale a pu un temps souder la nation belge, mais les griefs ont vite repris le

dessus. Ainsi, des soldats flamands seraient morts pour ne pas avoir compris les ordres donnés en

français par des officiers qui dans leur grande majorité ne connaissaient pas le flamand. Le reproche

en sera maintes fois fait aux gouvernements.

En 1921 et jusqu'en I928, les lois linguistiques se succèdent; en 1930, l'Université de Gand est- enfin!-

flamande. En 1932, le néérlandais est la seule langue tolérée en Flandre dans les services de l'Etat.

A chaque conquête du mouvement flamand, de mieux en mieux relayé au sein du gouvernement du

fait du poids grandissant de la démographie en Flandre, il se trouve desWallons pour crier au danger

d'un renversement des influences au sein du pays. C'est ainsi que le Namurois François Bovesse se

battra contre le bilinguisme, pour éviter que les Flamands ne viennent voler les emplois des

francophones enWallonie!

Les années trente consacrent aussi la renaissance du nationalisme flamand. Le Vlaams Nationaal

Verbond voit le jour en 1933. Le VNV, l'ancêtre de la NVA, entre avec 16 députés à la Chambre en 36,

et en gagne un de plus en 39. En Wallonie, à la même époque et dans les mêmes scrutins, le

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mouvement rexiste de Léon Degrelle emporte 21 sièges en 36, mais n'en garde que 4 en 39. Il s'était

allié avec le VNV! Cette alliance contre nature aida Paul Van Zeeland à le terrasser.

Nous voilà plongés dans la deuxième guerre mondiale, qui va charrier, à côté d'un patriotisme

affirmé dans les deux communautés, des frustrations diverses, puis des affrontements aux

conséquences dommageables pour le pays. Les frustrations d'abord. Hitler renvoie en Flandre 100

000 prisonniers flamands, mais garde dans les Stalags plus de 6O OOO prisonniers wallons. Le Roi,

Léopold III, resté au pays, a-t-il fait ce qu'il fallait auprès des autorités allemandes pour défendre ses

sujets wallons? La question sera posée enWallonie.

Degrelle conduira sa Légion wallonne jusqu'au front de l'est. Elle est intégrée à laWehrmacht. En

Flandre, les activistes du mouvement nationaliste collaboreront largement avec l'occupant. Les

procès de l'après-guerre frapperont les collabos wallons comme flamands. Au nord du pays,

l'amnistie sera réclamée au bénéfice des anciens collaborateurs et la restitution de leurs droits sera

revendiquée. Ce sera un des points du programme du parti nationaliste flamand de l'après -guerre,

la Volksunie, précurseur de la NVA. La question n'est toujours pas réglée.

La guerre s'est achevée en 1945. Des associations sont nées dans la Résistance. Le Congrès wallon qui

les réunit de même que des citoyens à titre individuel est considéré comme représentatif de l'opinion

wallonne. Le Congrès est appelé à choisir pour l'avenir du pays entre le statu quo, le fédéralisme,

l'indépendance ou le rattachement à la France. Voici les résultatats:

Rattachisme: 486 Voix/1O48

Fédéralisme: 391 voix

Indépendantisme: 154 voix

Statu quo unitaire: 17 voix.

On appela ce vote "un vote sentimental". On retira l'option rattachiste et le fédéralisme l'emporta

par un vote quasi unanime. Ce scrutin fit du bruit. On le comprend.

Mais un problème plus immédiat requiert l'attention. Léopold III a quitté la Belgique emmené par les

Allemands à l'approche des Alliés. Son frère, le Prince Charles, assure l'intérim avec le titre de

Régent. La Régence va durer cinq ans, tant le désamour à l'égard du Roi est perceptible. Pour en

sortir, le gouvernement décide de consulter le peuple. 57% des Belges souhaitent le retour du Roi,

mais c'est une majorité flamande:72% contre 58% deWallons et 52% de Bruxellois qui n'en veulent

pas.

CETTE CONSULTATION POPULAIRE SERA UNE CATASTROPHE POUR LA BELGIQUE.

Les émeutes antiroyalistes font trois morts enWallonie. Les gendarmes ont tiré. Le Roi conclut qu'il

ne peut gouverner dans ces conditions. Il abdique.

Cent ans plus tôt, le grand auteur flamand, Henri Conscience, avait déjà constaté: "La Belgique se

trouve dans une situation artificielle qui, sans aucun doute, constitue une menace constante pour

l'existence même de la patrie. LA MAJORITE DE LA NATION EST DOMINEE PAR L'AUTRE PARTIE,

MINORITAIRE".

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Conscience avait vu juste. La Flandre est en colère devant le déni de sa majorité.

En 1954, le Ministre de l'Intérieur publie les résultats du recensement linguistique de 1947. Les

chiffres sont assassins en ce qu'ils révèlent une progression fulgurante de l'usage du français,

notamment dans la périphérie de Bruxelles. C'est comme "une tache d'huile". L'expression restera.

Les Flamands décident que le recensement est sans valeur. Bien qu''il soit imposé par la loi à

intervalle de dix ans, il est condamné définitivement par la majorité flamande. Les protestations des

francophones n'y feront rien.

Dans l'affaire royale, la minorité a fait plier la majorité. Comme en réponse, voilà que le droit du sol

l'emporte sur le droit des gens. Cette primauté ne cessera plus d'être invoquée par tous les partis

flamands. Elle est à la base des difficultés actuelles dans les arrondissements de Hal et de Vilvorde.

Je m'en voudrais d'instruire le dossier à sens unique et je ne veux pas ignorer le bel effort que la

Belgique unitaire consent pour étonner le monde entier avec son Exposition Universelle en

1958.Petite taquinerie, en passant: le Pavillon français y a été badigeonné et parmi les taggeurs

figurait un certainWilfried Martens.

La décennie soixante commence mal pour la Belgique: elle perd sa colonie en juillet. La

décolonisation est désastreuse et en décembre la grève générale décidée par la FGTB paralyse la

Wallonie, mais épargne largement la Flandre. De sa tribune liégeoise, André Renard réclame le

fédéralisme économique. C'est que le leader socialiste sait que l'avenir wallon est assombri quand, à

l'inverse, la situation économique s'annonce florissante en Flandre.

Les charbonnages ferment, la sidérurgie se délocalise vers les ports de mer, les verreries vont mal, les

investisseurs préfèrent le nord du pays. Les lois d'expansion économique de 1959 sont largement

favorables à la Flandre qui capte les crédits aux infrastructures et développe le port d'Anvers en

élargissant son hinterland. L'industrie automobile y est sensible. L'agriculture hors sol se déploie. Les

PME, bien soutenues pas la Kredietbank, décollent.

C'est le triomphe de la doctrine du Catholique flamand Van Cauwelaert: profitons de notre majorité

dans la Belgique unitaire pour drainer vers la Flandre un maximum d'avantages.

Ouvrons une parenthèse: les révélations de cette semaine concernant la Défense nationale et les

déséquilibres au profit des hauts gradés flamands illustrent parfaitement la doctrine d'une partie du

CVP de l'après-guerre.

Fermons cette parenthèse et revenons dans les sixties.

Les lois linguistiques de 1963 vont faire passer les Fourons de la province de Liège en Limbourg et ce

sera un abcès de fixation durable, sur lequel des gouvernements vont tomber, exacerbant le

contentieux communautaire.

Mais le plus grave devait encore venir: c'est l'affaire de Louvain : les radicaux flamands imposentet la

scission de l'Université catholique et l'expulsion des francophones, bannis de la terre flamande. On

se souviendra longtemps du "Walen buiten", le slogan à la mode à Leuven. C'est infiniment

dommageable pour la Belgique, parce que le grand parti pourvoyeur de Premiers ministres y perd

son unité, précédant les mêmes clivages linguistiques au sein du Parti Libéral, puis au sein du PSB.

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Il n'y aura bientôt plus de parti national sur l'échiquier politique et cette évolution porte en elle bien

des problèmes qui hypothéqueront le destin des Belges.

Le dernier parti à avoir fait campagne pour l'unité nationale, c'est, aux élections de 1968, le PLP

d'Omer Vanaudenhove: La Flandre le lui fera payer en lui faisant perdre trois députés. L'année

suivante, les libéraux francophones réclameront avec François Perin, la régionalisation de

l'économie! Une page de notre histoire se tourne.

Je rappelle la phrase de Gaston Eyskens en 1969:"La Belgique du passé, de nos pères, de nos aïeux,

c'est, en tout cas, terminé".

Si la Belgique de papa, c'est terminé, qu'est-ce qui vient après?

La réponse est: la mutation de la Belgique qui passe du statut d'Etat unitaire à celui d'Etat fédéral,

conçu par Gaston Eyskens, encore lui, comme un "fédéralisme arrivé à maturité", gardant à l'Etat

central une place prépondérante dans un système institutionnel où trouvent place les

Communautés, qui réalisent l'autonomie culturelle, et les Régions, qui satisfont les aspirations à

l'autonomie dans les secteurs comme l'économie ou l'aménagement du territoire. Ce qui touche au

sol est régionalisé, ce qui touche aux personnes est de la compétence des Communautés.

C'est moins simple dans la pratique, car les chevauchements de compétences sont nombreux et sont

source de conflits entre le niveau fédéral et les niveaux communautaire ou régional.

Pour faire fonctionner l'Etat fédéral, il faut attribuer des moyens aux entités fédérées. L'Etat central

garde la haute main sur les finances et, par le truchement d'une loi de financement, dispense les

crédits aux Régions et Communautés. Les critères d'attribution sont complexes. Retenons qu'ils

intègrent des mécanismes destinés à mettre en oeuvre des transferts favorables aux entités

défavorisées. C'est un aspect de la solidarité nécessaire au sein d'un même Etat.

On sait que les partis flamands, plus particulièrement la NVA, ont tiré à boulets rouges sur ces

transferts et que la presse du nord du pays leur a prêté main forte.

L'évolution est donc la suivante: du temps de l'Etat unitaire, en gros jusqu'en 196O, la richesse du

pays est tributaire de l'industrie wallonne, majoritairement. Les transferts vont du sud au nord. Dans

le courant de la décennie soixante, la Flandre crée 1O1 OOO emplois avant 1965, la Wallonie, 39

OOO? Bruxelles, 4 000. La richesse est désormais majoritairement flamande. La doctrine Van

Cauwelaert fonctionne à plein rendement: la Flandre tire un maximum de sa suprématie dans l'Etat.

Depuis 1989 et le vote de la loi de financement, les mécanismes de solidarité jouent en faveur des

francophones et, de surcroit, il n'y a plus grand-chose à attendre de l'Etat fédéral, contraint à la vertu

budgétaire par le Traité deMaastricht.

Il n'étonnera que les naïfs d'apprendre que depuis 1999, les parlementaires flamands unanimes se

sont prononcés pour la fin du fédéralisme ( qu'ils stigmatisent en le baptisant "fédéralisme de

consommation") et son remplacement par le confédéralisme. Nous allons y revenir.

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Dans les relations entre Flamands et francophones, un contentieux subsiste: le statut électoral de

l'arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde. Je l'ai dit: les Flamands ont refusé que le recensement

linguistique continue à révéler l'érosion de leurs positions autour de Bruxelles. Les francophones ont

arraché, en contrepartie, la reconnaissance de facilités dans six communes périphériques de

Bruxelles, qui sont en région flamande et pour permettre aux francophones des autres communes de

voter pour des candidats francophones, l'arrondissement électoral s'étend aussi à Bruxelles, où les

électeurs trouvent ces candidats francophones. Pour les francophones, c'est un acquis définitif. Pour

les Flamands, c'est une atteinte intolérable au droit du sol. Ils exigent la scission de l'arrondissement

et remettent en question les facilités que les francophones croient bétonnées par la loi.

On cherche une solution, mais le fait qu'il n'y a plus de partis nationaux complique la recherche.

Sur les points du contentieux actuel, les francophones ont tactiquement fait savoir que n'étant

demandeurs de rien, ils ne voyaient pas l'intérêt de changer les normes en vigueur. Nous sommes au

lendemain du scrutin de 2007. Les Flamands sont, eux, de plus en plus pressants. La tactique du

"non" montre alors ses limites, mais tout le monde ne les voit pas. Le vieux thème flamand de la

majorité empêchée de gouverner par une minorité refait surface. Le Cd&V, qui fournit le Premier

ministre va payer durement son incapacité à faire entendre la voix des Flamands. C'est tout bénéfice

pour la NVA.

On se rappellera peut-être cet interview de Bart De Wever sortant du parc de Val Duchesse en

2OO3."Vous savez, dit-il au journaliste, c'est tout profit pour nous si on n'arrive pas à s'entendre".

Le scrutin de 2010 lui a donné raison et, peut-être, fait-il le même calcul à 250 jours des élections

devant l'impasse des négociations. On peut se demander légitimement si en remettant brutalement

en cause l'existence de Bruxelles en tant que Région à part entière, il ne charge pas la barque avec

l'intention de la faire couler.

Voilà,on sait ce que veulent les Flamands. Pour les francophones, ce n'est pas compliqué, ils ne

veulent pas ce que veulent les Flamands. Et voilà pourquoi la crise s'éternise.

Didier Reynders, quand il était exclu des négociations préconisait de s'entendre sur ce qui sera

désormais confié à l'autorité fédérale. Il faisait écho aux revendications flamandes qui

revendiquaient une révolution copernicienne. Cette révolution figure en toutes lettres dans l'article

35 de la Constitution. C'est la coalition dite de l'Olivier qui l'y a intégré en 1993 sous la pression de la

Volksunie. Les francophones l'avaient concédé pour obtenir une amélioration de la loi de

financement, mal négociée quatre ans plus tôt.

Essayons de comprendre la portée de cet article:"L'autorité fédérale n'a de compétences que dans

les matières que lui attribuent la Constitution ou les lois portées en vertu de la Constitution même.

Les Communautés ou les Régions sont compétentes pour les autres matières dans les conditions et

les modalités portées par la Loi"

Pour faire court, nous étions d'abord Belges, puis Flamands,Wallons ou Bruxellois. Nous serions

désormaisWallons d'abord, Belges ensuite, pour autant que nous le décidions.

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En d'autres termes, l'art. 35 ouvre la voie à l'indépendance des composantes actuelles de la

Belgique..

Je crains fort que nous ne devions prendre ce risque, si nous voulons sortir de l'impasse.

Les partis flamands ne feront pas marche arrière, mais on peut parier que les citoyens, qui restent

attachés à la Belgique, refuseront au nord comme au sud l'aventure séparatiste. Mais ce n'est qu'un

pronostic. Et ce n'est qu'un pari, avec toutes les incertitudes qu'un pareil trait de témérité comporte.

Il ne m'étonnerait pas que des élections soient organisées au printemps prochain. LE THEME

PRINCIPAL EN SERA VRAISEMBLABLEMENT L'AVENIR A DONNER A LAWallonie ET AUX

FRANCOPHONES, si la Belgique, elle, na plus d'avenir.

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Pierre HAZETTE.

Braives, le 2O février 2O11.